Publié par Jean-Loup Izambert, le 18 avril 2026

A quoi et qui sert l’UDR ? (Partie 3: Le complot Ciotti contre LR)

A quoi et qui sert l’UDR ? (Partie 3: Le complot Ciotti contre LR)

Quand Eric Ciotti a-t-il préparé son opération de déstabilisation contre LR au profit de l’extrême-droite ? Et comment, derrière ses déclarations répétées contre le RN, a-t-il préparé la cagnotte de l’UDR tout en devenant président de LR ?

Eric Ciotti qui avait pris de justesse la direction de LR en décembre 2022, pactisa avec le RN sans même en informer ni consulter les dirigeants, le conseil national et les élus du parti qui, pour certains, lui accordaient leur confiance. Il sema ainsi un trouble important dans le parti dont il a bénéficié du soutien pendant plus de trois décennies. Les dirigeants de LR n’ont-ils pas vu venir sa tromperie ? Manque de démocratie dans le fonctionnement de LR ? Il est vrai que l’omniprésence des élus dans l’organigramme du parti et le cumul des postes par certains d’entre eux ne favorise pas la démocratie. Ainsi, David Lisnard, le vice-président de LR est à la fois président de l’Association des maires de France, maire de Cannes, vice-président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes, président de la communauté d’agglomération Cannes Pays de Lérins… L’affaire Ciotti prête au comique car l’on peut s’interroger de savoir comment ce personnage, aussi gaulliste que le pape est marxiste et mis en cause de manière répétée dans plusieurs affaires, a pu accéder à la direction nationale de LR. Son élection ne fit pas que des heureux et provoqua même des réactions publiques de militants et élus de LR qui ne lui accordaient aucune confiance.

Dès qu’il annonça sa décision de s’allier avec le RN, Xavier Bertrand, membre du Bureau politique de LR et président de la Région Hauts-de-France, mit aussitôt les choses au point et exigea du dirigeant de LR « une clarification » sur sa soudaine déclaration : « Si certains ont envie d’aller avec le Front national qu’ils le disent et le fassent maintenant. Mais on doit la vérité à nos électeurs : ils doivent savoir qu’il n’y aura pas de compromission avec l’extrême droite »1. Mais il était bien trop tard. Ciotti n’a pas hésité à se servir de sa position de président de LR afin de favoriser son UDR tout en se préparant à faire allégeance au parti d’extrême-droite et en s’appuyant sur les ambitions de quelques « gamelards » régionaux. Ciotti a-t-il programmé longtemps à l’avance cette déstabilisation de LR ou son coup d’éclat est-il simplement le geste d’un opportuniste prêt à tout pour assurer sa survie locale ou, pourquoi pas, rêver de devenir ministre ? Suivre la piste de l’argent permet de trouver réponse à cette question. Je ne m’arrêterai ici qu’à la seule chronologie des activités d’Eric Ciotti entre LR, comme président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes puis comme président de ce parti, avec l’extrême-droite et l’un de leurs sponsors, l’oligarque Vincent Bolloré.

Ciotti prépare sa cagnotte dans le dos de LR

6 août 2012. Eric Ciotti créé son association « Les Amis d’Eric Ciotti ». Celle-ci est enregistrée – identifiant SIREN n° 814 044 459 – à la préfecture des Alpes-Maritimes non comme une simple amicale mais comme une « association de financement des Amis d’Eric Ciotti »2. Dès leur création « Les Amis d’Eric Ciotti » ont pour activité principale « Activités des organisations politiques ». L’objet de l’association, dont le siège est situé au 15 quai des Deux Emmanuel à Nice, est de « recueillir les fonds destinés au seul financement du parti Les Amis de Eric Ciotti » (Identifiant association : w062006209)3. Celle-ci sera agréée par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques le 3 septembre 2012 « en qualité d’association de financement du parti politique »4. Le 4 septembre 2024, juste après son annonce au mois de juin précédent de faire alliance avec le RN, l’Association de financement des amis d’Eric Ciotti devient « l’association de financement de l’UDR. » Si « aucun compte n’est disponible pour cette entreprise [association] » depuis sa création, l’objet de l’association change également. Destinée à l’origine à « recueillir les fonds destinés au seul financement du parti d’Eric Ciotti », celui-ci devient « soutien et financement de partis et de campagnes électorales »5. Aurait-il financé celles de LR dont Ciotti s’est réclamé tout au long de ces années ou a-t-il conservé la cagnotte constituée destinée « au seul financement du parti d’Eric Ciotti » tout en étant encore l’un des élus LR des Alpes-Maritimes ? Interrogé sur ce point, Pierre Danon, trésorier de LR nommé après l’élection de Bruno Retailleau à la direction du parti, n’a pas souhaité répondre6. La comptabilité de LR semble très secrète au point que, si l’on en croit les déclarations de Nicolas Sarkozy devant la Cour d’appel de Paris dans l’affaire Bygmalion, lorsque des frais de campagne électorale explosent à près de 43 millions d’euros pour un maximum autorisé de 22,5 millions les trésoriers et directeurs de campagne électorale de LR n’informent pas les dirigeants de ces anomalies pour le moins importantes…

Alors qu’il est président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes, entre décembre 2008 et septembre 2017, poste qu’il doit au soutien du parti LR, à ses militants et à ses élus, Ciotti organise une association ayant pour but « le seul financement » de son propre parti. Pourquoi monter une telle association tout en étant membre et élu de LR alors que ce parti reçoit en 2018 une aide publique de 12,94 millions d’euros qui s’ajoute aux cotisations des adhérents (2,48 millions), de ses élus (2,61 millions) et aux dons de personnes physiques (3,26 millions)7 ?

Coup de force contre LR avec le RN

Après avoir réussi à prendre la direction nationale de LR, Ciotti a dû boucler son opération avec l’extrême-droite tout en écartant la direction de LR de sa décision afin de mener sa manoeuvre à terme sans entraves. Il se trouve alors en porte-à-faux avec les statuts de LR dont l’article 6 prévoit que « le président peut solliciter les adhérents, par un référendum ou une consultation, sur toute question relative aux orientations politiques. » Si « pouvoir solliciter » n’est pas « devoir », il est évident que sur une question aussi importante qu’une alliance avec l’extrême-droite, parti ennemi du gaullisme, le dirigeant du LR avait devoir de consulter les organisations du parti, sauf, bien sûr, à vouloir mettre LR devant le fait accompli. Mais surtout, les statuts de LR prévoient dans leur article 23.2 que « le Conseil National détermine, dans l’intervalle des sessions du Congrès, les orientations politiques du Mouvement », dont les alliances avec d’autres partis politiques. Or, Ciotti s’est arrogé seul ce pouvoir quand il lui appartenait d’assurer l’orientation politique décidée collégialement. Ciotti a violé les statuts de LR sachant très bien qu’il aurait été mis largement en minorité, voire exclu rapidement s’il avait proposé au Conseil national son alliance avec le RN. Preuve en est que parmi les députés sortants du groupe parlementaire LR avant les élections législatives de juin-juillet 2024, il n’a pu racoler que sa voisine des Alpes-Maritimes, Christelle d’Intorni, les députés LR comme tous les sénateurs et la grande majorité des militants, étant opposé à toute alliance avec l’extrême-droite. C’est peu dire, comme le dénonceront de nombreux dirigeants nationaux et départementaux de LR, qu’Eric Ciotti « a trahi ».

Une opération préméditée

Marion Mourgue, cheffe adjointe du service politique du Parisien rapporte qu’au soir du 9 juin 2024, lors des résultats des élections européennes, « une conversation s’engage avec Marine Le Pen. » Mais, Ciotti décide ensuite de garder sa décision secrète et de ne pas en informer non plus l’état-major de LR. « Le lendemain Éric Ciotti rencontre Marine Le Pen et Jordan Bardella et refuse de décrocher à Laurent Wauquiez ou à Michèle Tabarot, qui est en charge de la Commission nationale d’investiture aux Républicains. Ils essayent désespérément de le joindre et il ne décroche pas »8, précise-t-elle. Il va ensuite assurer son coup de force contre LR en faisant traîner son exclusion le plus longtemps possible – ce qu’il s’emploiera à faire en multipliant les procédures judiciaires – afin de pouvoir utiliser médiatiquement son image de président de LR. Objectif : semer le trouble chez les adhérents et sympathisants de LR et rabattre des élus LR et électeurs sur son parti croupion accolé au RN à la veille des élections législatives. Ciotti ne se comporte pas comme un démocrate respectueux des statuts de son parti, de ses militants et élus mais comme un individu particulièrement malhonnête qui impose son oukase en mettant ceux qui l’ont hier soutenu dans ses campagnes électorales devant le fait accompli. Mener un combat d’idées est une chose, profiter de sa position pour porter des coups à ceux qui vous ont soutenu au sein de votre propre parti une autre.

Plusieurs journalistes comme Raphaëlle Bacqué ou Benjamin Dodman confirment la manoeuvre de Ciotti contre LR alors qu’il en est encore président9 :

  • « Au lendemain de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, le chef des Républicains(LR) Éric Ciotti a rendu visite à Vincent Bolloré, lundi 10 juin. Tandis qu’il préparait son alliance-surprise avec Marine Le Pen pour les législatives anticipées, brisant des décennies de tradition gaulliste, Éric Ciotti n’a consulté aucun des ténors du parti. » Le but de cette visite était « d’orchestrer le ralliement de Ciotti au Rassemblement national (RN) », et d’anticiper le retour de bâton qu’il ne manquerait pas de provoquer. Car le milliardaire breton Vincent Bolloré a bâti un empire médiatique tentaculaire, précisément pour obtenir une telle alliance. »10

UDR : Ni gaullistes, ni souverainistes, ni démocrates

Faire ami-ami avec le RN fondé à l’origine, en octobre 1972, par d’anciens waffen-SS, collaborateurs et militants néonazis11 avec Jean-Marie Le Pen, lui-même admirateur du dictateur Pétain et souteneur des assassins12 du général De Gaulle, disqualifie l’UDR pour se réclamer du gaullisme, du souverainisme et de la démocratie. On ne peut se référer aux valeurs du gaullisme et au général De Gaulle comme le fait l’UDR dans un but purement électoraliste et embrasser en même temps une famille d’extrême-droite en costar-cravate qui, derrière un discours trompeur, ne s’oppose ni à l’Europe supranationale, ni à la zone euro, ni à l’Otan qui enfoncent la nation dans la crise et la guerre. « Comment peut-on renier 60 ans de combat contre l’extrême droite menés par les Gaullistes ? » s’offusqua Patrick Ollier, président LR de la Métropole du Grand Paris, en condamnant fermement l’alliance de Ciotti avec le RN.

Les valeurs de LR ? Quelles valeurs ?…

De son côté, parmi de très nombreux élus et militants LR, Eric Cesari, élu des Hauts-de-Seine, stigmatisa « la prise de position solitaire » de Ciotti jugeant que celle-ci est « une honte au regard de nos convictions, de nos valeurs, de tout ce qui a fondé notre engagement militant au cours de ces 25 dernières années. Cette proposition de ralliement au RN est inacceptable ». Mais à quelles valeurs de LR Eric Cesari fait-il référence ?

A celles du parti qui sous la direction de Jacques Chirac fut – avec les partis centristes et « socialiste » – l’un des promoteurs de l’Union européenne à laquelle le général De Gaulle était opposé afin de préserver la souveraineté nationale et ne pas livrer la France à la grande finance ?

1992. Jacques Chirac fait campagne pour le traité de Maastricht et l’entrée de la France dans l’Union Européenne.

A celles du parti qui sous la direction de Nicolas Sarkozy a réintégré la France dans le commandement de l’Otan à laquelle le général De Gaulle était également opposé afin de garantir l’autonomie d’action de la France, son non-alignement et sa souveraineté militaire et de politique étrangère ?

Mars 2009. Nicolas Sarkozy réintègre la France dans l’Otan. Depuis le pays est impliqué dans une succession de guerres décidées par Washington.

A celles du parti présidé par Bruno Retailleau dont les six eurodéputés LR, du groupe de droite PPE au Parlement « européen », votent sous la direction de François-Xavier Bellamy, vice-président délégué de LR, avec les groupes de l’extrême-droite (le PfE présidé par Jordan Bardella et le CRE – conservateurs et réformistes européens – présidé par le polonais Joachim Stanisław Brudziński) ? Comme le 13 novembre 2025 pour empêcher les actions en justice contre des entreprises responsables d’atteintes aux droits humains ou à leur environnement13

Au Parlement Européen les eurodéputés LR votent souvent avec ceux du RN contre les intérêts des Français pour des mesures favorisant le grand patronat.

N’est-ce pas parce que LR a depuis 1980, d’abandon en abandon, liquidé l’héritage gaullien de souveraineté nationale pour se fondre dans l’Europe supranationale « de fiction et de parade », celle que le général De Gaulle qualifiait d’« aéropage technocratique » soumise à la grande finance et alignée sur Washington, que l’extrême-droite a pu se développer à son détriment ?

A comparer les programmes politiques de LR et du RN, difficile de trouver ce qui différencie aujourd’hui ces deux partis de l’Union européenne: tous deux sont partisans de l’Europe supranationale et de l’Otan.

En voie d’exclusion, Ciotti va cultiver le paradoxe en se revendiquant président de LR jusqu’à son exclusion définitive tout en demandant à des candidats de se rattacher à un autre parti – « A droite ! les amis d’Eric Ciotti », allié de l’extrême-droite – que LR dont il vit les derniers moments de sa présidence.

Mais, au-delà de cette tambouille politicienne ciottiste et d’une éthique politique pour le moins mise à mal, l’essentiel est aujourd’hui dans les propositions politiques et économiques de l’UDR. Les surprises ne manquent pas pour qui a le souci de ne pas s’arrêter qu’aux discours médiatiques des dirigeants et élus de l’UDR en consultant leurs propositions.

                                                                                        A suivre IV – : Un programme trompeur

Notes

  1. Déclaration de Xavier Bertrand, Franceinfo, 11 juin 2024.
  2. Source : Insee, Service Statistique, situation au répertoire SIRENE de l’Association des amis d’Eric Ciotti à la date du 08/11/2025.
  3. Source : Pappers Entreprises, fiche Association de financement de l’UDR.
  4. Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, Décisions du 3 septembre 2012 portant agrément d’associations de financement d’un parti ou d’une organisation politique, publié le 20 septembre 2012 au JORF.
  5. Source : Préfecture des Alpes-Maritimes, Annonce JOAFE n°82, parution n°20240037 du 10 septembre 2024.
  6. Interventions de l’auteur auprès du siège parisien de LR et par deux courriels – les 12 et 17 novembre 2025 – auprès de Pierre Danon.
  7. Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques Avis relatif à la publication générale des comptes des partis et groupements politiques au titre de l’exercice 2018, publié le 15 février 2020 au JORF.
  8. Eric Ciotti : les coulisses de l’alliance avec le Rassemblement national, par Marie-Pierre Haddad, RTL, 19 juin 2024.
  9. Comment Eric Ciotti a orchestré avec Vincent Bolloré l’annonce de son ralliement au RN, par Raphaëllle Bacqué, Le Monde, 13 juin 2024.
  10. How Bolloré, the ‘French Murdoch’, carried Le Pen’s far right to the brink of power (Comment Bolloré et son empire médiatique ont porté l’extrême droite aux portes du pouvoir), par Benjamin Dodman, France 24, 27 juin 2024, traduit de l’anglais par Sophian Aubin.
  11. RN-FN, historique d’un parti fondé par des Waffen-SS que certains veulent réhabiliter, Le RN héritier de Pétain, par Eliot, L’insoumission (www.linsoumission.fr), 6 novembre 2023.
  12. Dans son Journal de bord, le fondateur du Front national raconte comment, en 1963, il tenta de faire évader par hélicoptère Jean Bastien-Thiry, condamné à mort pour sa participation avec un commando de partisans de l’Algérie française, à l’attentat du Petit-Clamart, le 22 août 1962, contre le général de Gaulle.
  13. Le 13 novembre 2025, les eurodéputés ont adopté la directive dite Omnibus 1 par 382 votes pour et 249 contre. Cette directive, votée par les eurodéputés LR et RN, démantèle des pans entiers de la législation, dont le devoir de vigilance, qui pouvait permettre de faire condamner les grandes entreprises pour des atteintes sociales ou environnementales. Elle supprime notamment le régime de responsabilité civile « européenne ».

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